Bernard MoitessierLe Bono

BERNARD MOITESSIER

1925 : naissance de Bernard Moitessier à Hanoï ; son père s'occupe d'un commerce florissant ; enfance à Saïgon, élevé avec ses deux frères et sa soeur par une nourrice vietnamienne qui lui insuffle"l'esprit oriental ". Très tôt la mer l'attire et il apprend à naviguer avec les pêcheurs du golfe du Siam : " la fascination de la mer, c'est d'abord la possibilité d'aller plus loin, toujours plus loin " écrira-t-il plus tard.
1945 : à 20 ans, il découvre les horreurs d'une guerre fratricide entre Français et Vietnamiens.

1951 : le premier vrai grand départ avec son ami Deshumeurs sur le Snark, pour une bourlingue de six mois dans l'Océan Indien.

1952 : il rachète une vieille jonque qu'il baptise " Marie-Thérèse ", en l'honneur de sa compagne d'alors, et avec laquelle il part en solitaire. Il fera naufrage sur l'atoll de Diego Garcia dans l'Océan Indien. Un cargo de commerce le récupèrera deux mois plus tard et le déposera à l'Ile Maurice. Là, sur les conseils d'un journaliste, il écrit ses aventures et ses infortunes dans un livre intitulé " Vagabond des mers du Sud ", publié en 1960, et qui aura des milliers de lecteurs. Un écrivain est né. Grâce à l'argent gagné et au courant de sympathie qu'il suscite, il rencontre un architecte et un constructeur de bateau qui lui permettent de construire en 1961 son nouveau bateau, un ketch en acier de 12 mètres. JOSHUA est né, dont le nom est un hommage au grand navigateur Joshua Slocum, le premier à avoir bouclé un tour du monde en solitaire. Après une période d'école de croisière en Méditerranée et la rencontre de Françoise, qui deviendra sa première femme, en 1963 il partent ensemble, Bernard, Françoise et Joshua pour Tahiti via le canal de Panama. Le retour par le Horn, après 126 jours de mer, le plus long trajet jamais réalisé sans escale par un voilier des temps modernes, donnera naissance à un autre récit " Cap Horn à la voile " qui sera un nouveau succès.


1968 : un jour, en rade de Toulon, un journaliste aborde Moitessier pour lui proposer de participer à la première course autour du monde en solitaire et sans escale, à laquelle le Sunday Time, sponsor de l'épreuve, a donné le nom de Golden Globe, doté d'un joli prix de 5000 livres sterling. Le 22 août 1968, en compagnie de huit autres navigateurs, il quitte Plymouth à bord de Joshua, équipé d'un simple sextant, ayant refusé d'embarquer le poste radio qui lui était autorisé pour communiquer. Il descend l'Atlantique d'un trait, franchit le cap de Bonne Espérance, traverse l'Indien, puis le Pacifique, et commence la remontée de l'Atlantique. En France on l'attend déjà en vainqueur et on prépare en grande pompe une réception à la hauteur de la course folle qu'il est en train de réaliser. Mais Moitessier n'est pas homme du commun, ni à se plier aux règles d'un monde qui se croit civilisé mais qui se présente souvent comme un monstre à ses yeux. Contre toute attente, par un geste d'exception qui restera pour toujours gravé dans la mémoire de la navigation maritime mondiale, à l'aide d'un lance-pierre, il envoie un message sur le pont d'un cargo qu'il croise alors près des côtes d'Afrique du Sud, et qui dit en substance : " je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ".
Ces quelques mots vont faire le tour de la planète. Son contrat avec la liberté, son pacte avec Joshua et sa quête intérieure sont d'une autre importance à ses yeux. Renonçant aux honneurs et à l'argent, après dix mois de navigation sans toucher terre, il arrive enfin à Tahiti, après avoir réalisé l'exploit d'un tour du monde et demi sans escale ni assistance. Durant deux ans, au mouillage à Papeete, Moitessier rédige ce qui sera l'un des plus beaux livres de mer jamais écrit, et qui aura pour titre : " La longue route ", le récit d'une stupéfiante navigation, la plus incroyable épopée de toutes les aventures maritimes en solitaire. Il rencontre pendant cette période celle qui sera sa seconde femme, Iléana. Leur fils Stéphane naît en 1971. Ensemble, ils repartent ensuite avec Joshua, pour un périple de deux ans qui les ramènera finalement en Polynésie. Il s'installe alors sur l'îlot de Poro-Poro, où il goûte une vie paisible dans son faré, maison traditionnelle tahitienne, partagé entre la pêche et le jardinage.


1978 : Moitessier s'installe à Moorea, mais, nécessité oblige, après six années passées en Polynésie, il faut renflouer les caisses. Il part pour les Etats Unis et aborde à Sausalito, en baie de San Francisco, après trente huit jours de traversée. Moitessier n'y aura que des déconvenues et il met en route pour le Mexique, en embarquant à son bord l'excentrique comédien Klaus Kinski, désireux d'apprendre à naviguer et prêt à y consacrer une forte somme d'argent. Au mouillage près des côtes mexicaines, le 8 décembre 1982, un brusque et violent cyclone force Moitessier à débarquer le comédien, et à lui-même abandonner son bateau pour rejoindre la plage d'où il assiste, impuissant, au drossage à la côte de Joshua par les éléments déchaînés et la colère des dieux. Il cèdera l'épave à quelques jeunes mexicains pour un paquet de clopinettes. Mais l'écho du naufrage de Joshua s'est répercuté dans le monde entier. La notoriété de Moitessier, la solidarité des gens de mer et la fidélité des amis vont lui permettre de construire un nouveau bateau, qu'il baptise Tamata. A 58 ans, il part pour Hawaï et jusqu'en 1985 il navigue de nouveau en Polynésie, en oeuvrant contre la nucléarisation mondiale.


1986 : Moitessier rentre en France et commence à écrire " Tamata et l'alliance ", son dernier livre, empreint de philosophie écologique, qui sera terminé en 1993. Pendant la rédaction de ce livre, il apprend qu'il est atteint d'un cancer de la prostate. Il décide alors de combattre " la bête ", avec la force et le courage dont il avait fait preuve en luttant contre les vagues géantes du Pacifique.


1992 : à l'initiative de Patrick Schnepp, son directeur, le mythique voilier de Moitessier, Joshua, est racheté et restauré par le Musée Maritime de La Rochelle. Chante Joshua, chante !


1994 : affaibli, Bernard reçoit ses amis allongé dans un divan, un sarong ceint à la taille, en attendant la mort dans le calme et la tranquillité ; " la mort est naturelle, la vie est merveilleuse ", disait-il. Il s'éteint le 16 juin 1994, chez lui, dans sa demeure du Bono, entouré de ses proches. Sur sa tombe, deux mots qui lui tenaient à coeur sont inscrits sur un morceau d'ardoise qui fait office de sépulture : " Salut et Fraternité ". Inventeur, marin génial, vagabond, écrivain talentueux et sensible, philosophe et poète, cultivant la simplicité avec bonheur, Bernard Moitessier a exercé une influence considérable, par son exemple et ses livres, sur toute une génération de marins qui participent aujourd'hui encore au rayonnement de la voile française. Mais plus encore et au-delà il aura laissé son empreinte sur tous les hommes et femmes de sa génération et des suivantes qui se sont élevés et construits à son image, par ce que la vie lui a enseigné d'essentiel : participer à l'évolution du monde par la transformation de nos rêves en actes créateurs.